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Juillet 2010 Un regard, une discussion sur le conflit burundais grâce au théâtre

Cyprien Siyomvo, chargé d’action animation


Les animations communales, organisées dans le cadre du volet Transformation du conflit, visent à renforcer la confiance de la population en la justice et créer les conditions nécessaires à la mise en œuvre d’une justice post-conflit. S’appuyant sur les témoignages recueillis durant les espaces de dialogue organisés autour des projections théâtrales, Cyprien SIYOMVO offre une analyse des enjeux et perspectives qui peuvent en être dégagés, en termes de détermination des mécanismes appropriés à la transformation du conflit burundais.

Depuis 2009, RCN Justice & Démocratie a initié l’action « Animations communales » afin d’offrir des espaces de dialogue pérennes au sein des communautés sur des thèmes liés à la gestion du passé, à la transformation du conflit, aux principes et valeurs de justice/démocratie dans la société burundaise. Cette action pilote se déroule dans 5 communes (Bukeye, Bugendana, Butezi, Butaganzwa et Kayokwe) qui ont été le théâtre des atrocités commises durant les périodes sombres de l’histoire du Burundi.

L’activité consiste à organiser des échanges sur le conflit burundais et ses voies de transformation. Les participants assistent à la projection de la pièce « Burundi, simba imanga », puis un groupe de paroles rassemblant une vingtaine d’hommes et de femmes est organisé. Durant les groupes de paroles, animés par les membres des associations partenaires qui ont été formés aux méthodes d’animation et aux notions liées à la justice transitionnelle, les participants sont amenés à échanger sur le spectacle ainsi que sur les mécanismes de justice transitionnelle qui seraient appropriés au Burundi.

Ce spectacle entend ressusciter le désir de justice parmi la population, fluidifier les relations sociales et favoriser la médiation des conflits. Les groupes de paroles sont une occasion d’un partage de témoignages et une reconnaissance individuelle et collective des vécus identitaires décrits par le spectacle.
Les associations partenaires participent à l’élargissement des espaces d’expression en vue d’une large sensibilisation aux valeurs fondatrices de la justice et de la démocratie, sources de paix et de développement.

Le public-cible est composé essentiellement des responsables locaux de l’administration territoriale, de la police, de l’armée, de la justice, des représentants des partis politiques agréés, des Bashingantahe, des Batwa, des rapatriés, des démobilisés, des déplacés, des veuves, des orphelins de guerre, etc.

Une occasion offerte aux Burundais pour échanger sur l’histoire de leur pays

La période allant de 1965 à nos jours a créé un fossé entre les Burundais et a alimenté une mémoire partisane, faite de haine envers autrui, de rancœur et d’esprit de vengeance.

Comment penser l’avenir lorsque l’on ne parvient pas à panser les plaies du passé ? Le passé reste prédominant et les Burundais peinent à sortir d’une vision ethniste et à s’accorder sur la nature et les causes du conflit.

Au cours des discussions qui suivent la projection de la pièce, les commentaires des participants nous éclairent sur le sentiment de la population et des autorités locales.

Ainsi, un déplacé de Bugendana résume en ces termes son sentiment d’impuissance face aux réalités quotidiennes de la plupart des victimes des crises cycliques qu’a connu le Burundi : «  Le passé nous est inconnu, le présent nous échappe à cause de la pauvreté et de la persistance de l’insécurité et pire encore, notre avenir est sombre ».

Un membre d’un parti politique souhaite identifier les « laboratoires du crime » des différents régimes qui se sont succédé depuis 1965, tandis qu’un rescapé des massacres de Butezi exprime son désir de vérité : « La plupart des tueries ont eu lieu en plein jour et devant des témoins qui sont encore en vie. Moi qui vous parle, je suis prêt à dévoiler les noms des gens qui supervisaient les massacres des tutsi sur ma colline natale en octobre 1993 ».

Origines du conflit

Quand on interroge la population sur l’origine des tueries sur leur colline, tous s’accordent à dire que ce sont les rivalités entre les hauts responsables du pouvoir politique qui ont semé la haine entre les hutu et tutsi qui vivaient paisiblement, et ce en vue d’asseoir durablement leur pouvoir. « Suite à la manipulation, le petit peuple a été utilisé pour « faire la sale besogne » mais les cerveaux du crime se retrouvent dans les hautes sphères du pouvoir ».

L’exclusion dont a été victime une partie de la population et les luttes pour le pouvoir ont été identifiées comme étant les causes du conflit burundais lors des animations communales.

Quels mécanismes appropriés pour sortir de la crise ?

Eu égard à la multiplicité et la diversité des crimes commis, se pose la question de savoir comment les Burundais pourront reconstituer le tissu social déchiré par tant d’années de guerre.

Les participants aux animations communales, quels que soient les expériences et traumatismes qu’ils ont subis, convergent tous sur la nécessaire mise en place d’une commission vérité et réconciliation : la connaissance des faits qui se sont produits et l’établissement des responsabilités sont des étapes incontournables en vue de la réconciliation de tous les Burundais.

La population souhaite que la vérité éclate au grand jour et que les commanditaires des massacres soient démasqués et poursuivis en justice en vue de mettre un terme à l’impunité. Parallèlement, des actions de sensibilisation de la population à la cohabitation pacifique doivent être menées par les organisations de la société civile.

Deux formes de réparations sont exigées, l’une symbolique et l’autre matérielle. Pour les personnes enterrées dans des fosses communes, une première action consisterait à exhumer les corps et identifier les personnes qui y ont été enterrées afin de leur procurer une sépulture digne. L’Etat devrait aussi prévoir une journée commémorative de toutes les victimes et ériger un monument national à Bujumbura.

Dans la mesure du possible les déplacés demandent à être réinstallés dans leurs anciennes propriétés, ou que l’Etat leur attribue de nouveaux terrains où ils pourraient recommencer une «  nouvelle vie ».

La voie de la réconciliation est ouverte

Des échanges entre des groupes antagonistes ont été amorcés : les déplacés ont eu l’occasion de comprendre les points de vue des gens qui sont restés sur les collines ; les élus ont échangé avec les administrés sur les moyens efficaces d’asseoir la bonne gouvernance ; les Batwa ont saisi cette opportunité pour s’exprimer sur le phénomène de discrimination dont ils sont victimes depuis de nombreuses années, etc.

Il a été demandé à RCN Justice & Démocratie de « remorquer » d’autres acteurs en vue d’élargir les espaces de dialogue.
Un appel pressant a été lancé à toutes les organisations de la société civile pour préparer la population à résister à toutes les formes de manipulation lors des prochaines élections, craignant que des agitateurs ne profitent de ces échéances pour déclencher de nouvelles violences.

L’un des animateurs de Bugendana explique ainsi : «  Les jeunes sont manipulés par les responsables des partis politiques, il faut une action éducative de grande envergure pour prévenir les différentes formes de violence que peut engendrer cette manipulation politicienne. »

Les animations communales sont donc une occasion offerte aux différentes composantes de la population burundaise d’échanger sur le passé, de comprendre le présent et de bien préparer l’avenir du Burundi.